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SOLO, par Aline Rougier- 1er prix concours de nouvelles 2016 !

La mer est déchainée. Le vent est de plus en plus violent. Je ne vais pas pouvoir rester là longtemps, il faut que je me mette à l’abri.

Je sais ce qui est en train de se préparer : un cyclone. Il sera d’une violence terrible. Quand je me retourne et que je vois tous les engins de chantier, et le matériel non protégés, mes craintes se confirment : ils ont oublié. Il n’y a pas eu de cyclone depuis plus de 10 ans, et le dernier, celui de 2015, ressemblait davantage à une tempête. Plus personne ne prévoit le pire, cela assombrit le plaisir, gâche la fête en quelque sorte, et ici elle se doit d’être permanente, au moins la moitié de l’année.

Je vis sur l’île de Saint Barthélémy, à Colombier à proximité de l’ancienne maison de David et Peggy Rockefeller. L’actuel propriétaire l’a rasée. Du jour au lendemain elle a disparu. Le paysage qui m’était familier depuis ma naissance a été effacé. Celui qui le remplace me semble totalement inconnu, moi qui suis né ici, je suis devenu un étranger, une espèce non indigène, quasi inadaptée à son environnement.

Le béton est en train de remplacer les murs de pierres, et les baies vitrées, qui je n’en doute pas, vont bientôt exploser sous la violence du cyclone, donnent un air fantomatique à l’hôtel qui est en train de surgir de ma pointe rocheuse. Le site est décharné, maintenant il se désincarne, il a perdu son âme.

C’est ainsi, les choses changent et je ne peux que faire avec. A qui pourrais-je m’en plaindre, il n’y a plus personne. Je suis seul. Le dernier de ma famille à vivre ici. Et c’est le mois d’octobre : l’île ne se repeuplera que courant novembre pour rouvrir les villas, les hôtels avant l’arrivée des vacanciers. Je vis sur une île dortoir, un petit bout de paradis devenu artificiel. Cela s’est fait lentement, insidieusement, sans que personne ne le veuille vraiment, et s’en que personne ne s’y oppose vraiment.

La roche a été creusée, la végétation a été arrachée, l’île a été transformée. Je ne peux pas dire que le résultat soit laid. Les constructions rivalisent de prouesses architecturales, les jardins sont splendides, plantés d’espèces créant un camaïeu de verts s’étirant à l’infini dans un accord parfait avec le bleu du ciel et de la mer. Mais ce n’est pas Saint Barthélémy, c’est une autre île, une île tristement parfaite et parfaitement morte la moitié du temps.

Personne n’y vit à l’année. Les équipes de constructions, de maintenance, se relaient. D’une année à l’autre je ne vois jamais les mêmes visages, ni n’entends les mêmes langues. Cela fait une éternité que je n’ai pas entendu le rire d’un enfant jouant dans le zaïon. C’est normal, il n’y a plus de coin sauvage, il n’y a que des jardins paysagés. Il n’y a plus d’école non plus. Les enfants viennent en vacances et restent dans les villas ou sur les plages devenues privées.

Il faut que je trouve un abri, cela devient urgent. Le bleu a fuit le ciel et la mer pour y laisser la place aux ténèbres. Tout est sombre. J’ai du mal à avancer. Je m’accroche, mais je suis aspiré, rejeté. Je n’ose plus regarder du côté de la mer, j’ai peur de la voir s’élever jusqu’à moi, j’ai peur d’être avalé. Le bruit est assourdissant. La nature gronde, rugit, hurle, pleure, elle est enragée, hors de contrôle. Je vais être pulvérisé, comme les baies vitrées qui explosent de toute part.

Je trouve enfin un abri, me laissant glisser dans ce qui pourrait être une citerne. Cela me surprend, on ne construit plus de citerne sous les maisons. J’ai entendu les ouvriers expliquer que cela n’était plus rentable, que les propriétaires préféraient rendre toutes les surfaces construites habitables et utiliser l’eau de ville plutôt que l’eau de pluie. Une nouvelle usine a été construite pour dessaler l’eau de mer. Dans les secteurs de rejet, la vie marine a disparu. En compensation ils ont créé une association qui finance l’entretien d’un lagon artificiel à Grand cul de sac, le lagon naturel ayant disparu au fur et à mesure que les constructions ont gagné sur la mer. D’après mon ami Santiago, c’est une sorte d’aquarium géant à ciel ouvert. Santiago survole ce coin de l’île très régulièrement. C’est un vrai kamikaze qui se shoote à l’adrénaline. Je suis bien trop vieux maintenant pour parcourir l’île de long en large et je suis effrayé par la circulation. La dernière fois que je me suis aventuré le long d’une route j’ai cru que j’allais passé sous les roues d’un camion ou sous celles d’un de ces énormes quatre quatre de collection. Santiago m’a appris que ces engins sont interdits en Europe et dans certains états des Etats Unis car ils sont trop polluants. L’île est indépendante depuis peu, et aucune loi n’a encore été votée sur ce sujet. Heureusement que mon ami est toujours au courant de tout. Il parle plusieurs langues et a le don de se lier facilement. Il me raconte ce qu’il a entendu, nous en rions ensemble, parfois, de moins en moins…

 Il fait très sombre, mais je distingue du relief sur les murs qui m’entourent. Ce n’est pas du béton, c’est de la pierre. L’appareillage est le même que celui des anciens murs de chez Peggy et David. C’est un bout de l’ancienne maison qui n’a pas été détruit et qui a du être enterré dans le remblai. Je ne perçois plus le bruit du dehors. Tout est calme. Trop calme. Je suis dans l’œil. L’œil du cyclone. Quand le vent va souffler à nouveau se sera en sens inverse. Ce qu’il a déjà plié dans un sens, il le pliera dans l’autre et le cassera sans pitié. La pluie va recommencer à tomber et cette fois la terre ne parviendra pas à absorber le trop plein d’eau. Le béton, le verre, eux, n’absorbent rien, alors l’eau va couler, couler le long du relief emportant la terre avec elle, transformant les routes en cascade de boue.

Ils ont oublié les ravages que peut causer un cyclone et ils n’ont pas réalisé que l’île qu’ils ont créée ne pourra pas y résister. Ce qu’ils vont découvrir à la lueur du jour, ne va pas leur plaire. Ils seront en colère que leur jouet soit cassé, que leur rêve soit brisé. Peut-être qu’ils voudront réparer, ou peut-être qu’ils seront vexés et partiront jouer ailleurs. Que restera-t-il de Saint Barthélémy ?

Le silence est brusquement fracturé par une nouvelle explosion de verre, le vent a repris. Je sens de l’eau qui monte le long de mes membres et je la vois qui ruisselle le long de la pierre. Mon abri n’est plus sûr, il se remplit d’eau. Il faut que je sorte de là. J’essaie de grimper le long de la paroi, mais je glisse, je n’ai plus de force. A hauteur de mes yeux je vois une plaque de céramique bleue avec des écritures noires. Je ne sais pas lire, mais je sais ce qui est écrit, je me souviens, c’est la plaque qui était accrochée sur une des arcades en pierre de la maison : « Peggy and David live here ». Et moi, je vais mourir ici.

 « Eh ! Solo ! Mon poto, mon copain ! Réveille-toi », je sens que l’on me secoue. J’ai mal. J’ouvre difficilement les yeux et je vois mon ami Santiago dressé devant moi, il est hilare :

- Ben alors tu roupilles ? T’as oublié, c’est aujourd’hui !

– Aujourd’hui ? Quoi?

– Ok, Ok, tu t’es récemment fait amputer d’un membre, t’es encore sonné. Mais ce n’est pas une raison pour oublier un événement pareil ! T’as pas pu oublier !

Je ne sais plus du tout où je suis, ni quand je suis…Je regarde autour de moi et je vois la maison Rockefeller étendant fièrement ses arcades de pierres dans la végétation redevenue sauvage au cours des années. Son toit ondule, jouant avec la ligne parfaite de l’horizon. Le ciel est bleu, la mer est belle. J’entends le cliquetis créé par le vent soufflant doucement entre les mats des bateaux en contrebas. Des enfants, des adolescents, des hommes et des femmes de tout âge rient, discutent s’agitent autour de moi.

Il n’y a pas eu de cyclone, je me suis endormi, j’ai rêvé. Je tente de me lever, mais la douleur m’en empêche. J’entends une petite fille appeler sa maman :

– Maman, regarde ! C’est l’iguane qui a eu un accident et s’est fait amputer d’une patte. On l’avait vu dans le journal. Il est venu manifester lui aussi, c’est super non ? J’ai bien fait d’emmener Santiago, ça lui fera un copain.

C’est vrai j’ai eu cet accident : écrasé par une voiture. Mais je suis vivant et mon ami, perché sur l’épaule de la petite fille, secoue ses plumes multicolores, l’air impatient :

– Bon, ça y est ? Tu te souviens pourquoi nous sommes là?

– Oui, je me souviens. Tu es un perroquet, mais inutile de répéter sans arrêt la même chose. J’ai perdu une patte, mais pas la tête. Nous sommes là pour nous opposer à la destruction de la maison Rockfeller, et de mon jardin. Nous sommes là pour préserver notre île !

– Oui Solo, nous sommes là, parce qu’aujourd’hui c’est demain et que demain il sera trop tard !

Je m’appelle Solo, je suis un iguane né sur l’île de Saint Barthélémy. J’y mourrai, mais, je l’espère, ni sous les roues d’une voiture, ni dernier représentant de mon espèce sur un territoire désincarné. J’ai perdu une patte, mais je cours toujours et maintenant je plais davantage aux femelles. J’ai su m’adapter, évoluer tout en étant différent. Saint Barth avant, c’était avant. Saint Barth maintenant, c’est l’île que nous créons pour demain.